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Commentaire

Les douze salopards du football européen

La Ligue privée que créent douze clubs super-riches met en danger l’idée même d’une histoire commune. En cela, elle est intolérable.



Il est probable que dans les faits, la «Super Ligue» ne verra pas le jour. Ou pas avant de longues procédures. Elle n’en est pas moins une idée obscène, nettement plus radicale que d’ordinaire. Elle est une attaque en règle d’un cénacle de super-riches contre la position monopolistique de la Ligue des champions, à partir d'une double avidité: celle de clubs trop cupides et d’une UEFA trop pingre. A la fin, tout le monde le paiera cher.

Chacun a déjà noté que cette «élite» est le produit d’un réseau d'accointances plus que d'une légitimité sportive, initiée par des actionnaires américains (Liverpool, Manchester United, Arsenal), avec les milliards d’une grande banque américaine et selon le principe des ligues professionnelles américaines (système de franchises, sans promotion ni relégation). Après un jour d'existence, cette conception du football ne rencontre pas le moindre enthousiasme en Europe, pas un seul avis favorable, pas un seul adhérent, pas un seul «et si» ou «pourquoi pas» - hormis la réaction positive de l'action Juventus à la bourse de Milan.

C’est tout ce qui distingue le football européen du sport américain: le sentiment d'appartenance. On ne parle pas ici de romantisme ou d’émois futiles, encore moins de vision archaïque, mais au contraire de prestige. Or ce prestige est aujourd'hui inégalé, fondé sur des décennies de conquêtes épiques et de résistances acharnées, sur le temps long des réputations à défendre, au gré des duels légendaires et des rivaux héréditaires. Une histoire commune, une vraie. Une histoire centenaire.

Quel intérêt de tout détruire? Comment une «Super Ligue» peut-elle prétendre à créer artificiellement ce que les Coupes d'Europe de football ont mis autant de soin à construire?

Le simple fait d’en avoir l'impudence dit le mal sournois du football moderne, tout à la fois extrêmement rémunérateur et lourdement endetté. Notre époque a les héros qu’elle mérite, et ce sont douze salopards bouffis d'orgueil, indifférents à l'effroi qu'ils suscitent, assez ivres de leur pouvoir pour croire qu’ils peuvent exister en dehors de toute circonscription, sans base populaire, au mépris de l'attachement à l'histoire.

Il ne reste pas moins à l’UEFA d’agir, pas seulement de prendre des airs effarouchés au prétexte de défendre les faibles et un patrimoine affectif. Le supporter qui, du fond de son canapé, dit préférer Anderlecht et le Lausanne-Sport, peut éventuellement penser que cette «Super Ligue» ne changera pas le goût de sa bière, mais celui qui réfléchit, les audiences devant les yeux, est bien obligé d’admettre que le monde regarde surtout Liverpool et le Real Madrid, et que tout système libéral comme celui de l’UEFA (quoi qu'on en dise) ne peut s’affranchir de certaines faveurs, en particulier dans la redistribution des richesses, pour en préserver l'équilibre.

Le pire serait d’en arriver à une scission définitive, un jour ou l’autre. L'éclatement des structures a déjà tué plusieurs sports comme la boxe qui, à trop s’arracher les parts d'un gâteau, ont fini par le réduire en miettes. C’est en cela que le projet de «Super Ligue» est profondément égoïste et disruptif. En un mot: indécent.

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